Mon Top 30 des films de 2019

Mon Top 30 des films de 2019

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Les Misérables

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samedi 2 mai 2020

Amsterdam Global Village

AMSTERDAM GLOBAL VILLAGE (1996)
RÉALISÉ PAR JOHAN VAN DER KEUKEN
DOCUMENTAIRE
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Quand Johan van der Keuken apprend, à la fin d’année 1998, qu’il est atteint d’un cancer de la prostate et que ses semaines de vie sont désormais comptées, son premier réflexe est d’en faire un film. Ce long-métrage documentaire, titré Vacances prolongées et qui sera donc son dernier avant sa mort en 2001, sera l’occasion pour le néerlandais de souligner une dernière fois – comme si c’était seulement nécessaire pour qui connaît son œuvre – son désir ardent d’un cinéma non pas égoïste (faire un film sur sa propre maladie) mais ouvert au monde, à l’humain, aux humains. Dans cet ultime objet, c’est une série de portraits qu’il réalise aux quatre coins du monde, tel un touriste en vadrouille dont les monuments incontournables seraient ces petits bouts d’Hommes qui peuplent la planète bleue.

Amsterdam Global Village, son film le plus long, le plus connu, le plus monumental et véritable condensé de ses obsessions, est diffusé sur Arte fin 1996 en quatre parties. Difficile d’en résumer la trame, sinon celle de son trajet – complexe, mais explicite de sa démarche : une exploration de la ville d’Amsterdam, du prisme de la diversité ethnique, culturelle et politique de ses habitants. Amsterdam comme un cluster-monde, une ville univers, un village global. On traverse ses canaux, d’une étape à l’autre, d’un personnage au suivant. L’un est bolivien, l’autre tchétchène – tous, immigrés ou enfants d’immigrés, viennent sur ces rivages avec leurs origines, leurs bagages culturels.

Ce mouvement, cyclique, fluvial, décompose nos villes modernes pour mieux en reconstruire le puzzle. Un puzzle humain, où le « village » du titre est celui d’une multitude d’identités qui se noient pourtant dans le méandre de la masse : cet espace, cosmopolite, public et sauvage, celui d’une relation interculturelle imperceptible, c’est ce que van der Keuken a essayé de capter et d’immortaliser tout au long de sa filmographie.
Film forcément épisodique car découpé en chapitres dont l’unique point commun est cette plaque tournante d’Amsterdam, la volonté profonde du long-long-métrage de van der Keuken est pourtant de rapprocher des foyers très distincts. La flamme qu’il essaie d’animer, pour voir dans ces destins des morceaux d’histoire identiques, c’est celle de l’éloignement, et donc finalement de l’intégration – Amsterdam devient alors une ville qu’on pourrait situer quelque part entre cette identité plurinationale, grouillant de coutumes et d’accents ; et à l’opposé une capitale de sa propre culture, encore ancrée dans ses traditions, construite selon une histoire qui, encore aujourd’hui, se retrouve dans l’architecture, dans l’urbanisme, dans des rites et fêtes qui rassemblent, sporadiquement, cette faune très disparate, que certains diraient insociable.
Cette fascination de van der Keuken pour la ville, cet agglutinement humain qui, loin de l’esprit de la ruche, semblerait plutôt être un patchwork complexe et vertigineux d’individualités fortes, peut-être le tient-il de cette ville-héros, cette ville-source, cette ville-canal : Amsterdam, pivot de l’Europe, et donc pivot du Monde qui, comme toutes les capitales, existe finalement comme un point de chute et donc de rencontre. Pas seulement une rencontre de cultures, mais une rencontre d’espaces de vie.

C’est un mot-clé, la vie. Rares sont les cinéastes qui peuvent se vanter d’en avoir capté le foisonnement. Il y a cependant, chez van der Keuken, une idée de cinéma qu’on pourrait penser en idée du monde : qu’est-ce que la vie sinon mille vies ? Qu’est-ce que l’Histoire sinon mille histoires ? Qu’est-ce que l’humain sinon mille hommes ? En faisant de notre réalité, par définition anarchique, une construction stylistique, le réalisateur néerlandais cimente une logique cinématographique au chaos de la vie. N’est-ce d’ailleurs pas là le rôle du documentariste, et même du cinéaste ? Choisir, parmi ces milliards d’aventures, ces milliards de romance, ces milliards de récits, ceux qui valent la peine d’être racontés ? Et si toutes en valait la peine, justement ? Corrigeons : du livre infini de la vie, le documentaire en immortalise quelques rares instants, agencés pour l’éternité, donnés au monde et livrés à l’art. Les autres ne seront alors plus que des souvenirs, finalement éphémères. Le travail de van der Keuken n’est au fond pas d’inventer une logique dans le brouillon évident de l’existence collective, mais plutôt de nous amener à nous y plonger, naïvement, éperdument, en nous prouvant que même la plus commune des tranches de vie mérite d’être racontée et partagée. Il y a là un message optimiste, bien sûr, mais surtout une déclaration d’amour, sans barrière et sans astérisque, à ces milliers de visage que l’on croise tout au long d’une existence, et que l’on n’imagine jamais comme une multitude d’être aussi complexe, aussi gigantesques. Le vertige serait bien trop grand. Johan van der Keuken, en toute humilité, n’est qu’un pont vers cet au-delà – vers l’Autre dans toutes ses subtilités, ses secrets, ses instants. Ses origines, aussi ? Evidemment, mais au bout du compte, le terminus est le même : un canal à Amsterdam.

★★★

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