Mon Top 30 des films de 2019

Mon Top 30 des films de 2019

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Les Misérables

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lundi 8 février 2021

La Blessure

LA BLESSURE (2004)
RÉALISÉ PAR NICOLAS KLOTZ
AVEC NOËLLA MOBASSA, ADAMA DOUMBIA, MATTY DJAMBO
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Des ombres se dessinent dans la faible lumière que laissent passer des fenêtres fébrilement murées – elles se cloîtrent, terrifiées par ce qui vit à l’extérieur. Ces ombres ce sont celles d’immigrés africains réfugiés dans un lointain pays, la France. Elles fuient, elles voyagent, mais elles n’arrivent jamais, prises dans un mouvement constant de quête du bonheur dont le rite de passage sera la blessure. La plaie de Blandine est profonde – sa jambe maltraitée en fait partie, mais n’efface pas les quolibets – celle-ci est-elle pour autant incurable ?

Nicolas Klotz est lui aussi une ombre, celle du cinéma français qu’il hante sans y laisser de trace. On retient de lui sa Question humaine, ses autres œuvres ayant plongé dans un oubli quasi-total. Sorti au printemps 2005, La Blessure est une fresque impressionnante de près de trois heures qui suit l’arrivée en France d’une réfugiée congolaise. Insultes, séquestration, violences, extrême pauvreté… s’adapter, chez Klotz, c’est vivre une guerre. Une guerre sourde, silencieuse et secrète, qui se joue entre deux frontières, dans l’ombre des murs crasseux d’une ZAPI, c’est-à-dire une « zone d’attente », qu’un néophyte curieux méprendrait probablement pour une prison.

Klotz avance à pas feutrés. Sa plume est discrète, lente, pudique – simple ? Ses plans sont longs et silencieux, comme l’est la vie. Ses dialogues sont tus, comme le sont nos pensées. On pourrait facilement dire de La Blessure qu’il est un film militant. La démarche de Klotz n’est pourtant pas aussi radicale : il ne fait pas dans le prosélytisme, mais dans l’observation. Il ne fait pas dans le manichéen, mais dans la singularité. Ce que le réalisateur français veut dans un premier temps, c’est faire ressentir le poids étouffant d’un monde inconnu qui se refuse à vous – l’air, suffocant, d’une couchette en ruines ; l’accueil distant, sans visage, des locaux. Rares sont les brutes, la plupart sont juste indifférents. Le premier pas est compliqué quand on a seulement connu la misère, la mort et la souffrance pour arriver jusqu’ici, et c’est bien cela que La Blessure tente d’exprimer (à commencer par le biais de son titre) : la fracture sociale qui sépare l’hôte de ses invités indésirables, la difficulté d’intégration dans une société opulente, l’oubli du sanglant passé. La France, personnage principal en filigrane du film de Klotz, semble alors méconnaissable, comme habitée par la violence de l’exil, par le déni de ses valeurs, le déni de son histoire.

Au fond, bien plus que d’être un film-somme sur l’immigration, La Blessure est surtout le témoignage de la peur bilatérale de l’étranger. On se toise, on se fait des (fausses) idées, et on ne fait que creuser le fossé qui nous sépare les uns des autres. L’intelligence de Klotz c’est d’éviter le misérabilisme et d’illustrer avec une admirable rigueur réaliste cette fameuse blessure – celle d’un choc des mondes, celle de la fermeture d’une porte qu’on aurait tout simplement pu laisser ouverte. Pourquoi ? demandent-ils. Je ne sais pas.

Une poésie qui se murmure en silences et en patience, mais dont les vers touchent et hypnotisent. La réponse semblait évidente ; la question, elle, on l’avait depuis des années, et elle est toujours d’actualité. Pourquoi penser intégrer ceux qu’on ne prend pas la peine de respecter ? Le problème est complexe, mais La Blessure est si simple. Si simple que l’on en oublierait presque ses muscles, sa force physique, son esprit rebelle : derrière ses allures de soumission, c’est un chant martial qui résonne. Le  chant de serfs en révolte, sur la musique d’une cocotte prête à exploser. Au-delà du mutisme de La Blessure, se murmure et se mure un autre discours : celui que ces femmes et ces hommes marginalisés sont plus que des chiffres, plus que les victimes d’un système ; ils ont aussi une parole et mènent un combat. Leur faiblesse est une idée, une nécessité temporaire, un état de faire lié à un état de faits.  

Klotz trace une violence du silence. Comme si se taire, survivre, s’écraser, était le plus courageux des combats. Sauf qu’il y a, dans cette résilience résistante, un espoir – certains diront même un sursis. On disait plus haut que l’explosion était imminente : mais rien ne dit qu’elle sera publique. Dans ce mélange étonnant du global et de l’intime, Klotz pointe du doigt une réalité qui dérange – celle qu’une guerre se mène en arrière-plan, sans vacarme, sans esclandre, alors qu’elle n’est pourtant un secret pour personne. Cet abandon du spectaculaire ou du misérabilisme, Klotz en hérite du documentaire – héritier de Bresson dont il fut l’assistant, il connaît l’importance du réel dans la fiction. Plus important encore, il sait que pour parler du monde, il faut apprendre à l’observer pour mieux le retourner, pour mieux le chambouler et, évidemment, pour mieux le changer.


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